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Millénium, une si moderne trilogie

Texte publié dans Causeur à l'occasion de la sortie du film de David Finscher en janvier 2012, tiré de la trilogie à succès de Stieg Larsson. Le texte publié ayant subi quelques coupures, je reproduis ici le texte intégral tel qu'envoyé au magazine.


Millénium, une si moderne trilogie
AVERTISSEMENT: Les lignes qui suivent contiennent un certain nombre d’éléments « spoilers » pour qui n’aurait pas fini de lire ou voir la trilogie, ou envisagerait de s’y mettre. Le présent texte s’adresse donc à des gens qui l’ont lue ou vue !

La trilogie Millénium, œuvre du suédois Stieg Larsson, dont l’adaptation cinématographique par David Fincher sort en décembre 2011, restera l’un des grands phénomènes d’édition des années 2000. Les raisons premières de cet engouement ont été largement établies, nous n’y reviendrons pas : titres intrigants, qualité intrinsèque du récit, suspens prenant, personnages attachants, halo de mystère entourant l’auteur mort après avoir livré son ultime manuscrit, etc. Allons un peu plus loin. Tâchons de comprendre comment la saga Millénium a pu entrer en résonance avec notre époque, pourquoi notre époque s’est retrouvée en elle et l’a portée aux nues. Il apparaît en effet que la trilogie Millénium aborde en filigrane un certain nombre de thèmes situés au cœur des préoccupations contemporaines. Et sur ces sujets, Millénium brosse plutôt l’époque dans le sens du poil.

Sens du poil

Millénium a beaucoup plu aux journalistes. Florence Aubenas a ainsi commis un article dithyrambique : « Comment Millénium m’a envahie » dans Le Nouvel Observateur.
Et pour cause ! Mickael Blomkvist, le héros de la saga, est à lui seul une sorte d’idéal du métier, qu’il exerce dans des conditions rêvées : patron d’un journal engagé, il est grassement payé et logé par un millionnaire, Henrik Vanger, pour enquêter, en toute liberté, sur la disparition non-élucidée de la petite-nièce du magnat. En ces temps de précarité dramatique et de bouleversements du métier, la situation de Blomkvist a de quoi faire rêver plus d’un soutier de l’information. L’autre héros de l’histoire, Lisbeth Salander, connait comme Blomkvist un heureux destin financier. Son emploi en freelance chez Milton Security lui assure des revenus réguliers jusqu’au «jackpot », la fortune de l’homme d’affaire Wennerström détournée grâce à ses compétences en piratage informatique.

Argent facile

Que ce soit pour Salander ou pour Blomkvist, un gros gain d’argent vient ainsi délivrer les protagonistes du souci de « travailler pour vivre ». Dans les deux cas, la fortune survient de manière miraculeuse, par un mécénat ou un acte de délinquance informatique, sans véritable contrepartie et sans que le bénéficiaire soit tenu de faire beaucoup d’efforts pour mériter ce gain.
Que nous disent ces facilités financières décrites par Millénium ? Que l’on n’est vraiment libre et indépendant que si l’on roule sur l’or. Que l’aisance n’est liée à aucune forme de mérite particulier (quoique Mickael est engagé par Vanger sur la base de son parcours antérieur), mais peut résulter du hasard des circonstances, voire du viol caractérisé des lois par une personne présentée comme une victime de la société (Salander). En définitive, que l’argent facilement obtenu, par tout moyen est enviable comme condition de la liberté individuelle… et de la vérité, puisque c’est au terme de son enquête sponsorisée que Blomkvist fait la lumière sur l’histoire de la famille Vanger. Dans Millénium, roman bling-bling, gagner beaucoup et vite, c’est moralement bien, peu importe les moyens.

Sexualités modernes

Mickael Blomkvist a une vie sexuelle riche, faite de conquêtes multiples (Cécilia Vanger, Harriet Vanger, Lisbeth) et d’une relation suivie en la personne d’Erika Berger, son associée et collègue du journal Millénium, qui est sa « fuck friend ». A ce titre le personnage Blomkvist campe un deuxième fantasme, celui du quadra « séducteur malgré lui » qui tombe les petites jeunes en manque de figure paternelle et dont les collègues sont secrètement éprises. Une figure romanesque digne des plus belles pages de Biba, Jalouse, et autres merveilles iconoclastes de la presse féminine… De son côté, la bisexualité assumée de Lisbeth Salander lui ouvre les portes de nombreuses expériences, hétéro (avec Mickael Blomkvist, avec le jeune George Bland aux Caraïbes) ou homo (avec Myriam Wu), en une liberté totale guidée par l’instinct et l’instant.

Méchants très méchants

En regard des deux figures attachantes, riches, libres, « engagées » et sexy du journaliste et de la hackeuse, les méchants font pâle figure. Dans le premier tome, icônes des anciens ordres patriarcaux, « les hommes qui n’aimaient pas les femmes » sont des homos refoulés, des sadiques machos dominateurs qui abusent de leur position sociale (tuteur de jeune délinquante ou riche père de famille) pour assouvir leurs bas instincts. Dans le second tome, les ennemis sont des bikers buveurs de bière et néo-nazis. Le troisième tome m’est, je l’avoue, tombé des mains. Figures et procédés usés jusqu’à la corde, degré zéro de la création scénaristique, mais procédés calqués sur l’engagement personnel de l’auteur Stieg Larsson de son vivant.

Résumons donc : pognon à foison comme condition de la liberté, de la dignité et de la vérité ; liberté absolue et indifférenciation sexuelle ; contradictions morales assumées (Blomkvist est rebelle ET patron de presse, Salander applique la loi du Talion MAIS elle est dans son bon droit) ; tolérance à géométrie variable vis-à-vis des manquements à la loi ; ultra-violence pour la bonne cause (féministe) ; antinazisme avec 60 ans de retard comme minimum syndical de pensée politique… Millénium, sous une apparence iconoclaste et innovante, reste un roman conforme à l’époque.

Pierre De Beauvillé

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