Jack Bauer, super cadreLa série "24", miroir pour les cadres occidentaux.
Texte initialement publié dans l'espace abonné du Monde. En résonance avec cet autre billet de blog, consacré au Modèle Bauer en matière de travail...
Le succès de "24h" m’a toujours un peu échappé. Je ne regardais que par bribes, je suivais par ouï-dire, étonné que ce programme au caractère si répétitif, manichéen et américano-centré puisse connaître un tel succès mondial. En m’y plongeant vraiment depuis quelques années, je crois avoir décelé un facteur explicatif de ce succès. Jack Bauer, agent de la CTU (unité contre-terroriste), lutte sans relâche contre les menaces diverses et variées qui pèsent sur les Etats-Unis en général, et le Président en particulier. Il est épaulé de manière extrêmement efficace par Chloé, employée de la CTU et experte en informatique, qui ne cesse de lui transmettre, sur son terminal personnel (téléphone ou PDA) les informations vitales pour sa mission (plans de bâtiments, codes électroniques, appels de hauts dirigeants ou de coéquipiers, fichiers…). Au bout de quelques saisons, cependant, les méthodes non-conventionnelles de Bauer (notamment l’usage de la torture lors des interrogatoires) finissent par irriter ses propres patrons, ainsi que ses ennemis (Arabes, Russes, Chinois, Africains, traîtres américains). Bauer est alors pourchassé par les institutions mêmes qu’il est censé défendre. Allégorie de la vie de bureau
La série peut en fait être perçue comme une immense allégorie de la « vie de bureau », une allégorie de la vie active en secteur tertiaire. Jack Bauer, la quarantaine connectée, est un cadre. Il est LE cadre. Le plus efficace des cadres. Il a une foi aveugle en son entreprise, son employeur (la CTU, les Etats-Unis). Il ne compte pas ses heures. Son travail, source de stress, est divisé en missions ou « projets » successifs, parfois simultanés. Chloé est son assistante. Elle est L’Assistante. La plus efficace des secrétaires. Elle lui ouvre toutes les portes, lui transmet toutes les informations, identifie et localise pour lui tous les objectifs principaux et secondaires.
Il est donc possible de voir en « 24 heures chrono » la série des cadres, de tous les cadres urbains du secteur tertiaire de tous les pays. C’est une série qui parle de cadres aux cadres. Son esthétique est celle des cadres : les gens évoluent en costume ou en tailleur, les femmes sont soit de braves assistantes, soit de belles avocates ou managers de style « working girl », les voitures sont de grosses cylindrées, les technologies sont omniprésentes et séduisantes, la hiérarchie est dépassée, souvent méfiante, parfois hostile. Parabole d'une crise morale
Ainsi « 24 » est également une parabole de la crise des cadres, de la crise du monde du travail telle qu’elle se vit depuis les années 90, amplifiée par la crise financière débutée en 2007 : malgré leur engagement, leurs 60 heures par semaine, les cadres sont jetables. Comme Jack Bauer est rejeté par les institutions alors que ses méthodes et ses intuitions sont efficaces, les cadres sont souvent jetés dans les limbes du chômage, de la « placardisation » et du déclassement par le système économique dont ils sont pourtant les meilleurs agents.
La technologie déshumanise les rapports sociaux et personnels. Les sacrifices personnels ne sont pas récompensés, tandis que l’Etat ou l’entreprise sacrifie ses meilleurs éléments sous prétexte de pragmatisme. Régulièrement, toutes les certitudes s’effondrent, des vestes se retournent, le bien et le mal ne sont pas là où on les attend. Les intérêts que l’on pensait défendre un jour sont ceux que l’on combat le lendemain. La CTU est dissoute et remplacée par le FBI comme une société est fusionnée avec une autre. Et les femmes sont ambitieuses ou restent secrétaires. Miroir, plafond de verre, éloge de la soumission ?
Finalement, si « 24 » est bien tout cela, quelle est alors sa fonction en tant que programme diffusé ? S’agit-il d’un miroir tendu aux cadres occidentaux, ou d’un modèle qui leur est suggéré, voire d’une injonction ? En effet, malgré les coups tordus, trahisons et autres bâtons dans les roues que son administration inflige à Jack Bauer, ce dernier reste indéfectiblement fidèle à l’Etat, au président des Etats-Unis. Jack a des méthodes peu conventionnelles, des différents avec sa hiérarchie, mais en aucun cas il ne rejette les valeurs et les institutions qu’il défend.
En temps de crise, alors que les licenciements se multiplient, que les cadres voient leur carrière stagner, les plafonds de verre se multiplier, la série « Twenty Four » n’est-elle pas une œuvre de propagande en faveur de la soumission, de la continuité d’un système à bout de souffle qu’il faut défendre par des moyens de moins en moins avouables ? Pierre De Beauvillé
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