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Film de Hulk

A l'occasion d'une rediffusion du Hulk de Ang Lee, retour sur ce film de super-héros atypique et attachant...


Film de Hulk

Bien plus qu'un pop-corn movie

Tombant par hasard sur une rediffusion télévisée du film Hulk d'Ang Lee (2003), je saisi l’occasion pour inciter à découvrir ou redécouvrir cet OFNI (objet filmique non identifié), à côté duquel il serait vraiment dommage de passer.

Lors de sa sortie française en juillet 2003, le matraquage médiatique axé sur l’image de « blockbuster de l’été » a pu dissuader nombre d’entre nous d’aller, une fois de plus, consommer du super-héros. Surtout après avoir subi l’océan sucré et tape-à-l’oeil d’un Spider-Man gnan-gnan et/ou par le vide abyssal d’un Daredevil indigent, lourdaud et ridicule. Pourtant, les quelques courageux qui ont surmonté leur appréhension et sont allés voir le géant vert ne regrettent pas leur voyage.

Le film de Ang Lee est beaucoup plus qu’un simple « pop-corn movie ». Peut-être parce qu’il est réalisé par Ang (Lee), qui rend le plus beau des hommages à Stan (Lee), en montant quelques séquences-clés façon « comic », découpées en plusieurs écrans. Peut-être parce qu’Eric Bana, acteur insipide à souhait, rend assez bien la neurasthénie dépressive de Bruce Banner, condamné à supporter sa part animale, condamné à la tristesse et à une vie sans émotions. Peut-être parce que Jennifer Connelly, amoureuse fleur bleue, est à peine plus sexy qu’une "Girl Next Door", et donc qu’elle semble être une fille abordable au premier geek venu, public traditionnel des Comics américains.

Peut-être parce que Nick Nolte campe un père ombrageux, intelligent, cruel et fou, est à des années-lumières de ses rôles de mâle-bougon-sex-symbole pour ménagères du Middle West.

Peut-être parce que le scénario n’a pas été écrit par un commercial de chez Universal mais par James Schamus, ci-devant producteur de Ice Storm (meilleur scénario à Cannes 1997), co-producteur de Sense and Sensibility, (Ours d’or à Berlin 1998), co-auteur de Eat Drink Man Woman (présenté aux Oscars et à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes), et complice de Ang Lee depuis ses débuts.

Peut-être enfin et surtout que ce film de Hulk bouscule les préjugés. Les amateurs d’action pure, dure et bête n’ont pas aimé. Les intellos n’y sont pas allés. En rejetant tous les procédés et toutes les étiquettes, Hulk déroute... ou séduit.

Songez donc :

- Quoi de plus impensable, pour une production hollywoodienne, d’attendre 45 minutes avant de voir la première apparition du héros et la première baston ? Hulk le fait.

- Quoi de plus anti-commercial qu’un face-à-face de 10 minutes sur fond blanc entre un fils et son père dans le dernier tiers du film (traditionnellement le plus « intense » et riche en action et explosions) ? Hulk l’ose.

- Quoi de plus "hors-cible" que d’infliger au héros un refoulement psychologique eudipien dont la résolution progressive assure un fil conducteur parallèle à l’intrigue basique et convenue du monstre-incompris-poursuivi-par-l’armée ? Hulk parle de cela.

Pour toutes ces raisons, Hulk n’a pas rencontré le succès escompté pour ce genre de superproduction. En 2004, lors de sa sortie DVD, il avait rapporté 132,1 millions de dollars, se 13e sur 25 au box office US selon Allociné. C’était à l'époque loin derrière Xmen 2 mais très loin devant Daredevil (navet devenu depuis, mythique dans la navitude).


Géant vert pense dans sa tête

Si les frères Wachowski, avec leurs Matrix, ont tenté de faire une « machine philosophique » (lire à ce sujet le très instructif petit bouquin éponyme d’Alain Badiou et ses collègues), Ang Lee n’a certes pas eu cette prétention. Sans être surchargé de références, Hulk renvoie pourtant à de grandes questions universelles et profondes, ce qui est assez rare dans ce genre de production pour être souligné. Il est surtout beaucoup moins manichéen puisque le gentil Hulk n’est pas opposé principalement à une armée méchante, qui ne fait jamais que son boulot (protéger le citoyen moyen de toute forme d’intrusion de l’inhabituel dans son habituel). Ang Lee et James Schamus ont choisi d’autres chemins : opposer le fils au père, le cobaye au scientifique, le schizophrène au maniaque, le laborantin à l’intégriste, la recherche publique et désintéressée aux labos privés et sans-scrupules.

L’altérité, la question de l’indifférence et la peur de l’inconnu sont des thèmes présents bien sûr (sujets déjà rebattus par les X-Men). Mais on trouve aussi une réflexion sur la science, la recherche scientifique et ses motivations au travers du personnage de Nick Nolte. Banner père ne cache pas ses ambitions nietzschéennes dans les expériences menées sur son fils. Hulk est issu de sa volonté d'engendrer une créature entièrement libre, a-morale, incarnation de la force brute de l’homme délivré de la culpabilité et des religions, sans remord ni considération pour le bien, le mal ou toute forme de transcendance." You'll be a hero, of the kind who walked the earth long before the pale religions of civilisations infected humanity's soul !" Le dialogue final entre le père et son fils est à cet égard limpide.

Un tel discours n’est certes que l’idée d’un personnage, contre lequel le fils, figure plus « humaniste », se soulève. Il est donc moins visible et prosélyte que dans un « Conan le Barbare » ou le héros nietzschéen ne connaît pas de contradicteur. Le combat final entre un fils écrasé par ses antécédents familiaux, son histoire et sa « thérapie » et un Père-Monde (à la fois rock, eau, air, énergie) est à ce point allégorique qu’il en devient inintelligible. Graphiquement parlant la scène est obscure, pesante, brouillonne, indéchiffrable. Les personnages sont des entités changeantes et mouvantes, figures du Chaos pur. Une séquence qui au premier niveau figure le feu d’artifice final qui est de mise dans tout bon film d’action. Un tableau qui au second niveau rappellera aux amateurs du genre les manifestations d’entités flasques et indicibles chères à Howard Philip Lovecraft.

Pour achever de vous convaincre de voir ou revoir le Hulk de Ang Lee, voici un argument définitif emprunté à François Reynaert du Nouvel Observateur, lui aussi bluffé en son temps par le géant vert : " Ang Lee signe une mise en scène inventive et assez à rebrousse-poil de ce que commanderait ce film de genre (...). Oser présenter ça à des producteurs persuadés que le public tombe en narcolepsie dès qu'on dépasse les trois phrases articulées ne comportant pas huit fois le mot «fuck», ça mérite déjà un coup de chapeau."

Pierre De Beauvillé

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