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Après la démocratie, d'Emmanuel Todd

Il faut lire ce livre de 2008, parfois énervant, toujours stimulant, pour comprendre quelques fondamentaux de notre époque.


Après la démocratie, d'Emmanuel Todd
Paru en 2008, aujourd'hui disponible en poche, "Après la démocratie" d'Emmanuel Todd est un livre trans-disciplinaire qui a le mérite de tenter de penser la crise - et l'économie au sens large - à la lumière de nombreuses sciences sociales : anthropologie, sociologie politique, histoire, philosophie...

La thèse, souvent rebattue mais à mon avis pertinente, que le laminage économique des classes moyennes fait peser une menace sur la démocratie politique, est toujours bien présente dans ce livre (car ces classes moyennes sont historiquement porteuses de l'idéal démocratique égalitariste). Emmanuel Todd reste fidèle à ses marottes doctrinales, expliquant les différences de valeurs et structures politiques entre pays par les différences de structures anthropologiques familiales et de règles successorales historiques.

Mais cette fois, ses analyses sont résumées pour être poussées plus loin, agrémentées de considérations diverses sur l'éducation, le revenu, le déclassement, la vacuité idéologique et le narcissisme contemporain, les différences entre élites (capitalistes industriels contre capitalistes financiers)... Autant de thèmes a priori sans rapport entre eux, mais qui finissent par dresser un constat terrible des dérives anti-humanistes de notre modernité, tiraillée par des forces l'éloignant des aspirations égalitaires et démocratiques.

Bref, il est très difficile de résumer le propose de ce livre hétéroclite, aux propos parfois contradictoires et de mauvaise foi, mais toujours passionnants. Le mieux que je puisse faire est d'en sélectionner quelques vivifiants passages, livrés ici à votre réflexion.

Revenu, inégalités, bien-être et qualité de vie

"Le bien-être ne se réduit pas à un niveau de revenu. (...) Le bien-être, celui d'un riche comme celui d'un citoyen ordinaire, c'est aussi de vivre dans un environnement humain équilibré, où l'on n'est pas menacé d'agression, où l'on ne croise pas trop de marginaux atteints de tuberculose ou d'une autre affectation grave non soignée, où l'éducation n'est pas une lutte pour la survie. En vérité, le monde de l'inégalité est infernal, y compris pour les soi-disant profiteurs du système, qui sont touchés, particulièrement à travers leurs enfants, par une évolution sociale régressive.

Le séparatisme social, qui a mené les riches à s'enfermer dans leurs banlieues, leurs écoles, leurs universités, est peut-être une solution aux Etats-Unis. Mais en Europe, se séparer du reste de la société, ce serait déserter la vie des centre-villes chargés d'histoire et de beauté, une véritable dégradation de la qualité de la vie."

Niveau d'éducation, individualisme et narcissisme

"L'homme nouveau est vraiment nouveau. Il n'y a dans l'histoire aucun précédent à l'émergence d'un groupe social comprenant des millions de personnes formées par 15 à 20 ans d'éducation continue.

(...) L'avènement d'une classe culturelle éduquée et nombreuse a créé les conditions d'une fragmentation de la société. Pour la 1ere fois les "éduqués supérieurs" peuvent vivre entre eux, produire et consommer leur propre culture. Le monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos et développer une attitude de mépris vis-à-vis des masses et du populisme qui naît en réaction à ce mépris. Le roman, le cinéma sombrent dans les petites soucis des éduqués supérieurs dans un nombrilisme culturel qui s'éloigne des problèmes de la société et donc de l'homme. La hausse du niveau éducatif produit donc à ce stade une régression de la haute culture.
Rien de définitif à ce constat : l'appauvrissement économique en cours des jeunes éduqués supérieurs nous promet un revirement."

Richesse, ennui, pouvoir

" Autrefois, les privilégiés se livraient volontiers à la philanthropie, laquelle dérivait d'un sens religieux de la responsabilité sociale. (...) Les quelques exutoires qui s'offrent encore au super-riche sont peu satisfaisants (...). L'issue la plus commune, et la plus dangereuse, un pas en avant dans l'aliénation humaine, est de convertir le besoin de richesse en désir de pouvoir pur. (...) Nos classes de plus en plus privilégiées sont, paradoxalement, de plus en plus insatisfaites, de plus en plus rapaces, de plus en plus hostiles à l'Etat.(...) Nous n'avons plus à faire à une logique d'efficacité économique, mais à une dynamique de pouvoir."

Capitalisme industriel vs Capitalisme financier

"(...) L'industriel est quand même, au fond, un technicien, un créateur de richesse, un bâtisseur et un vendeur. Contraint de placer sa marchandise, il doit se situer dans un rapport de négociation et de séduction avec l'acheteur éventuel (...). La presse a voulu voir dans les poursuites engagées contre Denis Gautier-Sauvagnac et l'Union des Industries métallurgiques et minières une tentative de moralisation de la vie économique, sociale et politique. Nous devons au contraire déceler dans cette affaire - révélation tardive de pratiques que tout le monde connaissait depuis un demi-siècle - une étape dans la montée en puissance du capitalisme financier français, et dans la mise au pas de ce qui reste de capitalisme industriel."

Libre-échange, demande mondiale, effets négatifs

"Dans la France d'après-guerre (...) les patrons savaient que les salaires distribués aux ouvriers contribuaient à la formation d'une demande intérieure nationale. (...)Dès lors qu'une entreprise produit essentiellement pour le marché mondial, elle se met (...) à concevoir les salaires qu'elle distribue comme un coût pur (...).
Si toutes les entreprises de tous les pays du monde se mettent à considérer les salaires comme un coût pur (...), les salaires tendent à se comprimer, et la demande à retarder sur la croissance de la productivité. (...) Les entreprises vivent dans l'obsession de la demande, qu'elles cherchent toujours plus à l'extérieur du territoire national, sans réaliser que si les entreprises des pays étrangers font la même chose, la situation ne va pas s'arranger."

"Le libre-échange n'est plus un sujet intellectuellement intéressant. Il y a une dizaine d'années, l'argumentation pour et contre avait pour but d'anticiper ses conséquences positives et négatives. Elles sont désormais sous nos yeux.(...) L'ouverture commerciale peut être bénéfique dans certaines phases de l'histoire économique, entre certaines régions, entre certains pays, mais il existe aussi des phases durant lesquelles la protection s'avère nécessaire."

L'Europe, la Chine, l'écologie

"C'est bien parce que les dirigeants européens encouragent la délocalisation de la production en Chine, où les rendements énergétiques sont dignes du XIXe siècle, que la pollution augmente dans le monde. L'Europe ne progresse pas sur le plan écologique, elle délocalise sa pollution."

Pierre De Beauvillé

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